Dans une société capitaliste qui repose sur la loi de la production et de la consommation, motivée moins par le désir de satisfaire les besoins humains que par l'impératif du profit et du rendement, tout se vend et tout s'achète. Le capitalisme sauvage, dont la fièvre du gain constitue la seule moralité, encourage une marchandisation massive du corps, lequel est considéré ni plus ni moins comme une ressource exploitable. Dans son ouvrage L'Obsolescence de l'homme, Günther Anders considère « la transformation de l'homme en matière (ou ressource) comme un trait spécifique de notre temps : celui où le vivant est entré dans le régime de la production, de l'échange et de la consommation ». Günther Anders constate que la « ressourcification » et la marchandisation du vivant sont ce qui caractérise essentiellement et exclusivement l'époque moderne, et souligne le changement volontaire et provoqué qui affecte l'essence même de l'être humain. De son piédestal d'être supérieur, l'homme dégringole et devient une matière première dénuée de raison, de subjectivité et d'humanité. Dans ce sens, Herbert Marcuse, s'inspirant des théories de Freud, évoque l'aliénation de l'homme comme critère distinctif de la civilisation moderne et du progrès :
Le conflit entre la sexualité et la civilisation se développe en même temps que la domination. Sous le règne du principe de rendement, le corps et l'esprit sont transformés en instruments du travail aliéné ; ils ne peuvent fonctionner de cette manière que s'ils renoncent à la liberté du sujet-objet libidineux que l'organisme humain est et désire à l'origine1.
Réduit de la sorte, l'homme cesse d'être un sujet, pour devenir un objet dont la valeur se mesure au profit qu'on peut en tirer. Cette dévalorisation et cette « ressourcification » du vivant inscrivent l'homme dans la transaction marchande. L'homme-marchandise ou le corps-marchandisé deviennent, dès lors, objet de production, d'échange et de consommation.
Il serait judicieux de voir dans quelle mesure le corps humain peut se plier à une logique productive qui ne reconnaît que la loi du profit. Pour ce faire, nous allons vérifier le processus de « ressourcification » et de marchandisation du corps. Face à cette profanation du corps, une autre tendance, s'inspirant, entre autres, du principe kantien de la dignité humaine et des apports de la bio-éthique, tente de revaloriser le corps humain et de lui restituer une part de sacralité. Mais, que penser de l'inéluctable évolution vers une dématérialisation du corps humain et l'avènement, plus que probable, du post-humain.
I- Matérialisation, « ressourcification » et marchandisation du corps.
1-Matérialisation et réification du corps.
2-Ressourcification du corps.
3-Soumission du corps humain à la logique productive en rapport avec le profit.
II- Dignité, bio-éthique et indisponibilité du corps humain.
1-Négation de l'unité de la personne.
2-Principe de la dignité humaine selon Kant et bio-éthique: contre l'instrumentalisation du corps humain.
3-Capitalisation de la santé et inégalités devant la vie et la mort : nouvelle forme d'esclavage.
III- Du corps remodelé au corps dématérialisé : le passage de l'humain au post-humain.
1-Le progrès bio-médical, technique et technologique ou la victoire de la vie sur la mort.
2-Réductionnisme génétique et dérives eugénistes.
3-Dématérialisation du corps et avènement du post-humain.
I- Matérialisation, « ressourcification » et marchandisation du corps.
À l'époque moderne, le corps est matérialisé et désacralisé pour favoriser une bio-économie qui considère ce même corps comme une ressource et inscrit le vivant dans le processus de l'échange marchand où règne la loi du profit. Cette bio-économie profite du progrès bio-médical, technique et technologique, et promet une optimisation des potentialités corporelles.
1-Matérialisation et réification du corps .
Les sociétés occidentales modernes, sous l'influence des progrès scientifiques, techniques et technologiques, portent un regard nouveau sur le corps. Celui-ci n'est plus considéré comme une enveloppe sacrée créée à l'image de Dieu et, de ce fait, investi d'une valeur transcendantale. Il est traité comme une matière première exploitable. La désacralisation du corps et sa réification, que Georg Lukàcs définit comme « le fait qu'un rapport, une relation entre personnes, prend la forme d'une chose », constituent une étape essentielle dans le processus de son objectivation. En effet, dans son livre Corps-marché, Céline Lafontaine affirme que: «L'ouverture des corps et la transgression des tabous entourant leur traitement ont constitué une étape importante dans le processus d'objectivation amorcé par la médecine moderne.»[2, p.71] Corps-marché.
De même, la parcellisation du corps, qui n'est plus considéré comme organisme ou comme corps indivisible mais comme un assemblage de pièces détachées que l'on peut prélever et rassembler à volonté, participe à cette réification du corps. Or, cette dévalorisation du corps peut entraîner infailliblement dans son sillage une dépréciation de la médecine elle-même qui, de profession noble chargée de soigner les maladies du corps, risque d' être débarrassée de son aura humaine pour devenir une profession purement technique, comme l'atteste Jacques Lacan qui met en garde contre la disparition de la figure du médecin au profit de celle de technicien et les conséquences que cela implique dans le rapport du médecin au corps humain. Les dérives morales d'une telle approche sont évidentes. En témoigne le film d'anticipation The Island (l'île) 2005 de son réalisateur Michael Bay, où des clones de personnes célèbres et riches sont élevés comme du bétail, pour fournir des organes viables à leurs propriétaires.
2-Ressourcification du corps.
La matérialisation du corps, rend, dès lors, possible sa « ressourcification ». En effet, le corps est assimilé à un gisement de ressources à rentabiliser. Le corps humain devient un stock où l'on peut puiser librement. Pour Martin Heidegger : «la nature est désormais mise en demeure de livrer une énergie qui puisse, comme telle, être extraite et accumulée. » L'énergie et les potentialités du corps humain tout comme ses moindres parties (organes, sang, cellules, etc.) doivent être extraites, transformées, accumulées et exploitées économiquement. La ressourcification du corps humain a été légitimée notamment par l'utilitarisme économique de Jeremy Bentham et de Stuart Mill. Le corps humain peut être utilisé comme moyen ou outil pour réaliser le bonheur du plus grand nombre. Bentham définit le concept d'utilité en ces termes : « Par principe d'utilité, on entend le principe selon lequel toute action, quelle qu'elle soit, doit être acceptée ou désavouée selon sa tendance à augmenter ou à diminuer le bonheur des parties affectées par l'action. [... ] On sert à désigner par utilité la tendance de quelque chose à générer bien-être, avantages, joie, biens ou bonheur. 2»
La valeur du corps humain se mesure donc à son utilité et au profit que celui-ci est en mesure de générer.
3-Soumission du corps humain à la logique productive en rapport avec le profit.
Considéré comme simple objet ou ressource, le corps humain devient une marchandise. On lui attribue une valeur vénale et on l'intègre à la transaction marchande. Dans son livre Pour sauver la planète, sortez du capitalisme, Hervé Kempf évoque dans le chapitre intitulé « Tout s'achète et tout se vend » cette modernité dévorante qui encourage « l'extension illimitée du domaine de l'échange marchand » qui fait du corps humain un objet de commerce régi par l'unique loi, sans morale, du maximal profit.
Le corps humain est désormais disponible, mis sur le marché mondial et commercialisé soit de façon générale, soit de façon partielle. C'est cette commercialisation et cette marchandisation du corps qui constituent également le sujet central du livre de Céline Lafontaine Le Corps-marché qui affirme sans équivoque :
« Sang, tissus, cellules, ovules : le corps humain, mis sur le marché en pièces détachées, est devenu la source d'une nouvelle plus-value au sein de ce que l'on appelle désormais la bioéconomie. Sous l'impulsion de l'avancée des biotechnologies, la généralisation des techniques de conservation in vitro a en effet favorisé le développement d'un marché mondial des éléments du corps humain3. »
La réification du corps humain et son insertion dans l'industrie bio-médicale et dans la bio-économie en général, soulèvent des questions majeures en rapport avec la bioéthique et la dignité humaine.
II- Dignité, bio-éthique et indisponibilité du corps humain.
La réification, l'instrumentalisation et la marchandisation du corps vont à l'encontre de la bio-éthique qui tente de revaloriser le corps et de lui restituer ses lettres de noblesse en le posant comme fin et non comme moyen.
1-Négation de l'unité de la personne.
Le corps est inséparable de la notion de personne et, en tant que tel, il fait partie intégrante et inaliénable du vivant; aussi est-il inacceptable de le traiter comme un simple objet qu'on peut débiter en détails. A cause de cette approche, l'intégrité de l'être humain en tant que personne est remise en question. L'homme ne peut pas disposer librement de son corps pour la simple raison qu' il est son corps, et qu'il ne peut pas exister en dehors de lui. Comme le souligne David le Breton, le corps relève de l'être et non de l'avoir, « Nous sommes, dit-il, un corps, nous n'avons pas un corps ». Le droit de la libre disposition de son corps ne peut être reconnu que s'il y a extériorité, or, en l'occurrence, celui-ci est à la fois sujet et objet, et, par conséquent, toute possession dans le sens d'une disposition libre est inconcevable. Être et avoir, sujet et objet, le corps humain renvoie à l'unité de la personne, de sorte que tout ce qui porte atteinte au corps porte aussi atteinte à la personne.
Par ailleurs, le corps humain se structure selon plusieurs dimensions : sociale, symbolique, relationnelle et autres. Il est la pièce maîtresse du réseau familial, social, culturel et religieux. C'est cette réalité socio-culturelle, symbolique, religieuse et même imaginaire4 du corps humain qui le rend aussi complexe, et, partant, irréductible à une simple réalité privée. Étant une réalité collective avant tout, le corps ne peut être conçu comme propriété, c'est-à-dire, selon les termes de Michel Villey dans son livre Le Droit et les droits de l'homme, Théorie des droits de l'homme, comme : « ce qui est mien et comme tel doit m'être attribué (...) en propre par rapport aux autres, et dont les autres sont exclus ». C'est aussi dans ce sens que le suicide est considéré comme un crime non seulement légal mais aussi social : «comme la personnalité est un don du groupe qui confère une dignité, la faire disparaître par le suicide revient à nier le collectif qui a créé la personne en la conférant», souligne à ce sujet Xavier Bioy.
2-Principe de la dignité humaine selon Kant et bio-éthique : contre l'instrumentalisation du corps humain.
L'instrumentalisation du corps humain et l'emprise de la technique et de l'économique sur le vivant sont synonymes d'une négation de la sacralité et de la dignité humaines. Le corps humain doit demeurer « res extra commercium », c'est-à-dire en dehors du commerce et de toute marchandisation qui, le cas échéant, est une atteinte grave à la dignité de l'homme telle qu'elle est conçue par Kant : « agis de telle sorte que tu traites l'humanité, aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps comme une fin et jamais simplement comme un moyen ».
La dignité, principe inviolable et inconditionnel, constitue un rempart contre les excès de l'égoïsme et de l'individualisme humains. L'homme « a une valeur mais n'a pas de prix », car, comme l'affirme Nietzsche, « tout ce qui a un prix n'a pas de valeur ». La valeur de l'homme est inestimable : l'apprécier au sens de lui conférer un prix est synonyme de dépréciation et de dénigrement. Kant dit dans Fondements de la métaphysique des mœurs, II :
Dans le règne des fins tout a un PRIX ou une DIGNITÉ. Ce qui a un prix peut être aussi bien remplacé par quelque chose d'autre, à titre d'équivalent ; au contraire, ce qui est supérieur à tout prix, ce qui par suite n'admet pas d'équivalent, c'est ce qui a une dignité.
Ce qui rapporte aux inclinations et aux besoins généraux de l'homme, cela a un prix marchand ; ce qui, même sans supposer de besoin, correspond à un certain goût, c'est-à-dire à la satisfaction que nous procure un simple jeu sans but de nos facultés mentales, cela a un prix de sentiment ; mais ce qui constitue la condition, qui seule peut faire que quelque chose est une fin en soi, cela n'a pas seulement une valeur relative, c'est-à-dire un prix, mais une valeur intrinsèque, c'est-à-dire une dignité.
Ce qui rapporte aux inclinations et aux besoins généraux de l'homme, cela a un prix marchand ; ce qui, même sans supposer de besoin, correspond à un certain goût, c'est-à-dire à la satisfaction que nous procure un simple jeu sans but de nos facultés mentales, cela a un prix de sentiment ; mais ce qui constitue la condition, qui seule peut faire que quelque chose est une fin en soi, cela n'a pas seulement une valeur relative, c'est-à-dire un prix, mais une valeur intrinsèque, c'est-à-dire une dignité.
Dans ce sens, la valeur de l'homme est liée à sa nature humaine, à son essence même. L'article premier de la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948 l'exprime clairement :
« Considérant que la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde [...] l'assemblée générale proclame [...] : Article premier - Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. »
En tant que personne et en tant qu'être raisonnable, l'homme ne peut ni être chosifié, ni être instrumentalisé. Selon Kant, les hommes sont des personnes « parce que leur nature les désigne déjà comme des fins en soi, c'est-à-dire comme quelque chose qui ne peut pas être employé simplement comme moyen, quelque chose qui, par suite, limite d'autant toute faculté d'agir comme bon nous semble (et qui est un objet de respect ). »
De là découle la nécessité de prendre en considération la dignité et l'indisponibilité du corps humain, faute de quoi l'homme risque de devenir une proie de cette bio-économie vorace et basculer dans une nouvelle forme d'esclavage. Les inégalités flagrantes qui caractérisent les systèmes de santé de nos jours donnent un avant-goût de cette dérive.
3- Capitalisation de la santé et inégalités devant la vie et la mort : nouvelle forme d'esclavage.
La capitalisation de la santé entraîne des inégalités devant la vie et la mort. Le corps humain commercialisé devient l'objet d'une nouvelle forme d'esclavage. La distinction entre progrès et régression devient, alors, de plus en plus difficile. Si l'article premier de la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948 affirme clairement que : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits », la bio-économie est loin de reconnaître et de respecter cette égalité. En effet, la bio-économie entraîne la capitalisation de la santé qui cesse d'être un droit essentiel et inaliénable pour devenir le privilège d'une minorité aisée. Profiter d'une prolongation de la vie ou d'une amélioration de sa qualité nécessite des investissements et des ressources financières colossaux. Les personnes fortunées issues des pays riches puisent librement et sans scrupules dans le marché des pays sous-développés pour vivre plus ou vivre mieux, encouragées par un bio-pouvoir qui consacre sa domination en exploitant le vivant.
Cette nouvelle forme d'esclavage prend des formes très différentes et très variées : on citera, à titre d'exemple, la prostitution, la vente d'organes, le phénomène des mères porteuses, la vente d'ovules et de sperme, etc.
Le progrès en bio-médecine et en bio-économie s'accompagne d'une réelle crise des valeurs. L'identité et la nature humaines sont en train d'être redéfinies, notamment avec l'avènement du post-humain où la notion du corps même est remise en question.
III- Du corps remodelé au corps dématérialisé : le passage de l'humain au post-humain.
Le progrès bio-médical, technique et technologique constitue une victoire de la vie sur la mort et prépare l'avènement du post-humain selon une vision transhumaniste. Mais jusqu'où l'homme est-il capable d'aller dans sa quête du corps parfait ou du surhomme sans mettre en péril ce qui, traditionnellement, constitue son humanité ?
1-Le progrès bio-médical, technique et technologique ou la victoire de la vie sur la mort.
Le progrès bio-médical et technique constitue une véritable victoire de la vie sur la mort. L'homme n'est plus obligé d'accepter son corps comme une fatalité, ni d'être totalement soumis à ses limites et à sa précarité. Il possède d'ores et déjà la technologie nécessaire pour remodeler et sculpter son corps à sa guise, notamment pour se conformer au modèle esthétique consacré par les médias. Le champ des possibilités de la bio-médecine promet de prolonger la vie de l'homme en détectant et en soignant les maladies qui affectent son organisme. Les nouvelles technologies permettent de repousser les limites du corps à travers une optimisation des potentialités corporelles. Le corps entre ainsi, de plain-pied, dans l'ère de la réalité augmentée et reçoit des greffes qui transforment l'humain en cyborg. L'homme bidouille ses gènes pour créer une version améliorée de ce même corps. La frontière entre l'humain et le robot s'estompe progressivement.
L'homme exerce une maîtrise toujours grandissante sur le vivant, mais cette maîtrise est une responsabilité morale qu'il est appelé à assumer à l'égard de soi, d'autrui et de Dieu. Seuls le don d'organes et un réel sens d'altruisme peuvent permettre à ce progrès d'avoir sens et de conserver une dimension morale inséparable de la vie humaine. En fait, d'un point de vue moralisant, la question n'est pas de rejeter le progrès bio-médical, il s'agit plutôt de réguler ce progrès et de le canaliser en instaurant des garde-fous qui empêcheraient toute dérive. Dans ce sens, un rapport du sénat français sur le projet de loi bio-éthique affirme
L'homme demeure limité dans son combat contre la maladie ; on découvre aujourd'hui de moins en moins de nouvelles molécules permettant de soigner. Poursuivre toutes les voies possibles du progrès médical est donc un impératif. Il faut cependant veiller à ce que ces recherches ne transgressent pas les valeurs qui fondent notre société. Aucun progrès thérapeutique ne peut aujourd'hui être envisagé sans encadrement normatif.
Dans son article intitulé « La Marchandisation du corps humain : réalité du corps fétichisé », Yves Charles Zarka écrit « Oui pour le progrès bio-médical non pour la logique bio-politico-économique » qui vise selon lui à : « masquer les enjeux commerciaux et financiers derrière le civisme et l'appel à la solidarité ». La recherche génétique et l'évolution des méthodes et techniques bio-médicales, qui permettent à l'homme de mieux comprendre son corps et de le transformer à volonté, engendrent un total changement dans notre façon de concevoir et de traiter notre corps. Ce corps, que l'on considérait comme destin ou fatalité ou comme prison, devient une matière tout à fait maniable. Or, ces nouvelles possibilités n'apportent pas que des avantages. Libérées des normes sociales et morales, elles risquent de mener à des dérives insoupçonnables.
2-Réductionnisme génétique et dérives eugénistes.
Dans Bienvenue à Gattaca (1997), film de science-fiction réalisé par Andrew Niccol, on peut percevoir une représentation de cet eugénisme qui juge la valeur des personnes en fonction de leur génotype. Ce racisme génétique, qui n'est pas sans rappeler l'aryanisme nazi, ne peut qu'aboutir à un totalitarisme insoutenable. Libéré des normes morales, le progrès peut facilement dégénérer, et, au lieu de garantir le bonheur de l'homme, le mener droit en dystopie. Si, aujourd'hui, remodeler son corps en faisant appel à la chirurgie esthétique devient monnaie courante dans une société qui rejette le vieillissement, la maladie et la mort, le culte du corps parfait risque, dans l'absence de règles morales strictes, d'évoluer pour nous mener dans une société pareille à celle que représente le film d'anticipation. De plus en plus obsédé par l'obsolescence et la péremption du corps et par la nécessité d'y apporter des améliorations, l'homme peut s'aventurer sur le terrain mystérieux et dangereux d'un progrès qui causera peut-être sa perte.
En effet, dans la perspective eugéniste, on ne se contente plus de l'homme, on cherche le surhomme. Différentes méthodes et pratiques sont employées dans le but d'améliorer le patrimoine génétique humain. Le diagnostic prénatal donne aux parents d'un embryon ou d'un fœtus la possibilité de détecter d'éventuelles affections ou anomalies génétiques et de décider de poursuivre ou d'interrompre la grossesse. Or, pour François-Xavier Putallaz, « L'embryon ne se développe pas pour devenir être humain, mais il se développe dès le début comme être humain ». Dans sa quête de la perfection, l'homme joue dangereusement à l'apprenti sorcier. L'homme, Frankenstein des temps modernes, cherche à prendre la place de Dieu quitte à faire basculer l'ordre de la nature. Les nouvelles technologies dissipent les frontières entre corps humain et machine en donnant naissance au cyborg. Les transformations génétiques et le clonage rendent impérative, mais de plus en plus difficile, la redéfinition de l'essence humaine.
Si l'homme est capable de remplacer des membres de son corps par des prothèses et des organes par des machines, ne serait-il pas aussi capable de se débarrasser complètement de son corps pour devenir autre ?
3-Dématérialisation du corps et avènement du post-humain
Peut-on vivre en dehors du corps ? Le rêve de pouvoir transférer l'esprit humain sur un support numérique n'est pas loin de se réaliser. La science et les nouvelles technologies cherchent à se débarrasser de la nature physique de l'homme en transposant ses émotions et son intelligence dans un monde virtuel, une sorte de métavers. Dans ce métavers, l'humain se métamorphosera en une sorte de conscience pure détachée complètement de toute réalité physique. On pense au film Avatar (2009) de James Cameron où le héros handicapé est transbordé dans un monde virtuel qui a toutes les qualités d'un monde réel ou physique sans avoir ses défauts (le handicap par exemple). Mais ce détachement de notre nature corporelle et ce sacrifice de notre vie physique bien réelle au profit d'un monde virtuel sont-ils sans risque ? Dans les films de science-fiction, l'utopie de la dématérialisation du corps humain et de l'avènement du post-humain vire rapidement au cauchemar. En témoigne aussi la saga Matrix. Néo, ou l'élu, est chargé de libérer les hommes de la Matrice, sorte de super machine qui oblige les hommes à vivre dans un monde totalement virtuel, réduits à l'esclavage numérique.
Un homme désincarné est-il toujours un homme ? Fera-t-il toujours partie de la chaîne biologique et organique du vivant ?
Si le progrès technique est inévitable, il va sans dire que le corps, par sa fragilité même, demeurera, pour longtemps encore, un principe fondamental qui nous définit en tant qu'humains et en tant qu'êtres vivants.
Conclusion :
Le capitalisme inscrit le corps humain dans une logique productive qui matérialise et désacralise le corps en en faisant une ressource à rentabiliser. Le corps devient alors une marchandise qu'il faudra commercialiser au sein d'une bio-économie qui ne s'intéresse qu'au profit. Cette bio-économie profite du progrès bio-médical et technique pour optimiser les capacités corporelles et diminuer leur précarité. Or quand il s'agit du vivant, il y a des lois et une éthique qui s'appliquent. Le corps humain, chosifié, instrumentalisé puis marchandisé est dénigré. La bio-économie ne reconnaît pas la bio-éthique qui lui impose de respecter le principe de la dignité humaine tel qu'il est défini par Kant. Elle ne prend pas non plus en considération l'intégrité de la personne dont le corps est un être et un avoir en même temps. Le corps humain doit demeurer indisponible pour préserver la dignité et l'humanité de l'homme, tandis que la capitalisation de la santé entraîne des inégalités devant la vie et la mort et encourage une nouvelle forme d'esclavage. De ce fait, l'avenir de l'humanité paraît de plus en plus incertain. Si le progrès bio-médical nous rend plus forts face à la maladie et aux imperfections du corps et prépare l'avènement du post-humain selon la vision trans-humaniste, il nous met aussi face à une grande responsabilité : utiliser ce progrès pour réaliser le bonheur de l'humanité et protéger l'avenir des hommes contre les innombrables dérives qui le guettent.
source:https://www.marocagreg.com/doss/cpge/cpge-dissertation-marchandisation-du-corps.php#sdfootnote1anc