L'aventure - Le même événement peut être, ou non, ressenti comme « aventure ».


Si l’aventure c’est ce qui surprend, on peut comprendre que Sylvain Venayre ait pu écrire dans son article intitulé « Une histoire des représentations : l’aventure lointaine dans la France des années 1850-1940 » et paru dans les Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique en 2001 : « Le même événement peut être, ou non, ressenti comme « aventure ». »
L’historien soutient qu’il n’y a pas d’événement qui serait objectivement une aventure, mais, c’est le sentiment du sujet qui ferait que l’événement serait considéré comme une aventure. Autrement dit, il y aurait en quelque sorte une dimension subjective qui constituerait l’événement en aventure.
Or, il y a des événements qui paraissent exclure l’aventure. Est-ce le seul sentiment qui fait l’aventure ou bien y a-t-il des événements qui peuvent être sentis comme aventures là où d’autres ne le pourraient jamais ? On le voit, la conception que propose Sylvain Venayre de l’aventure paraît en faire un élément purement subjectif et relatif à la fois.
On peut donc s’interroger pour savoir si n’importe quel événement peut être considéré par un sujet comme une aventure sur la base de son sentiment ou bien s’il y a quelque objectivité dans le fait de qualifier un événement d’aventure.
En nous appuyons sur L’Odyssée d’Homère, Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad et le chapitre premier deL’aventure, l’ennui, le sérieux de Vladimir Jankélévitch, on verra en quoi l’aventure repose sur un sentiment subjectif, puis en quoi elle peut être considérée comme relative pour déterminer enfin les conditions objectives sans lesquelles parler d’aventure n’a pas de sens.


Ce qui donne à penser que l’aventure est d’abord dans le sentiment subjectif, c’est-à-dire qu’elle n’a de sens qu’en première personne et pour une personne, c’est que l’événement qui advient et constitue l’aventure pour ainsi dire infinitésimale dont parle Jankélévitch (p. 89 et sq.), peut être tout à fait banal pour un sujet et au contraire tout à fait extraordinaire pour un autre. Le guide de haute montagne vivra son ascension comme un moment de son métier là où l’homme ordinaire qui part à l’aventure et décide d’escalader l’Himalaya vivra une aventure (p. 131). Ainsi, le directeur du poste, où Charlie Marlow officie, semble vivre son travail de façon routinière. Son excellente santé (I. p. 75) lui permet de tenir bien plus que les autres européens. Sa connaissance du lieu est telle qu’il prévoit exactement qu’il faudra trois mois pour que les pièces manquantes pour le vapeur arrivent (I, p. 77). Quoique marin, Charlie Marlow est quant à lui dérouté parce que c’est la première fois qu’il navigue sur de l’eau douce au milieu d’une forêt dense et hostile et parce qu’il découvre l’Afrique (I, p. 48-49). La rencontre des marins d’Ulysse avec les Lotophages (cf. chant IX, v.91-104) est une aventure pour le héros mais non pour leurs hôtes et surtout pour les marins déjà oublieux dès qu’ils ont mangé des fruits que leur offrent leurs hôtes. La raison justement en est qu’ils ont perdu la conscience de ce qu’ils étaient et ne regrettent que de quitter une sorte de paradis artificiel.
En outre, l’aventure repose sur la décision du sujet. Cette décision lui appartient, soit pour que l’aventure commence, soit pour qu’elle continue comme l’indique Jankélévitch (p. 129-131). Dans le premier cas, il y a aventure par la décision du sujet qui lui est propre. Dans le second, c’est en tant qu’il veut continuer. Seul donc le sujet sait s’il continue une aventure lorsque l’événement ne dépend pas de lui. Et c’est lui seul qu’il décide de commencer une aventure. Dans les autres cas, il est clair que l’événement paraîtra extérieurement le même mais qu’il pourra ne pas être vécu comme une aventure. Ce sera peut-être une tragédie. Lorsqu’Ulysse décide d’aller explorer l’île des Cyclopes (chant IX, v. 172 et sq.) pour savoir s’il s’agit d’hommes civilisés ou non, il choisit l’aventure, ce que ne font pas ses compagnons qui le suivent sans partager son souci de découverte. On peut donc dire que le même événement est une aventure pour lui et une tragédie pour eux. C’est bien parce qu’il se décide après maturation à s’intéresser à Kurtz qui le fascine que Marlow vit aussi une aventure là où le directeur qui l’accompagne dans la remontée du fleuve pour arriver au lieu où vit le « chef du Poste de l’Intérieur » (I, p. 82) du directeur de l’intérieur vit simplement l’exercice de sa fonction. L’un est soucieux de comprendre alors que l’autre est surtout soucieux de ramener l’ivoire et des problèmes d’approvisionnement que cela va coûter.

Toutefois, faire fond sur la subjectivité de l’aventure n’implique pas que le même événement soit ressenti comme aventure ou non, mais que l’aventure est justement un événement vécu comme tel. Dès lors, ne faut-il pas que l’aventure soit non pas subjective seulement mais aussi relative pour qu’il soit possible de penser qu’un événement puisse être ressenti comme une aventure ou non comme le soutient Sylvain Venayre ?


On peut considérer que l’aventure est non seulement subjective mais qu’elle est surtout relative. On peut s’appuyer sur une analyse de Simmel, l’auteur qui sert de référence à Jankélévitch, et sur lequel s’appuie aussi Sylvain Venayre. Elle consiste à considérer que l’aventure est comme une parenthèse dans la vie d’un sujet. Jankélévitch écrit en ce sens : « L’aventure est extravitale, extraterritoriale, extraordinaire, c’est-à-dire hors de l’ordre (extra ordinem), exceptionnelle et littéralement excentrique. » (p. 227). Ainsi, un événement qui s’intègre au tout de la vie du sujet n’est pas une aventure alors que c’est le cas pour un autre. Prenons pour l’illustrer ce que Jankélévitch dit de l’aventure amoureuse. Un homme qui a une aventure amoureuse, et une seule et qui va jusqu’au mariage, ne vit pas d’aventure (p. 255). En réalité, cette relation avec une femme unique ne se détache pas dans le tout de sa vie. L’événement est bien ici relatif. C’est en ce sens que l’aventure pour l’un n’est pas l’aventure pour l’autre. Dès lors, le sentiment de l’aventure qui résulte d’une décision provient de l’insertion de l’événement dans le tout de la vie du sujet. Tel est le cas des aventures d’Ulysse, qui chacune, ont un caractère unique et toute sont comme des retards dans son projet de retour (νόστος,nostos). On peut penser aussi bien à la Nékuia, c’est-à-dire au chant XI de l’Odyssée, la descente aux Enfers, où il retrouve Anticlée, sa mère décédée (XI, v. 220 et sq.) qu’à ses rencontres avec Circé et Calypso. On peut dire que l’aventure africaine de Charlie Marlow est bien une parenthèse dans sa vie. Même s’il considère qu’elle a été « sans rien d’extraordinaire » (“not extraordinary in any way”), il la met à part parce qu’elle jetait « comme une sorte de lumière » (“a kind of light”) (I, p. 48) : il a eu cette fascination pour Kurtz, unique en sa vie, fascination telle qu’il considérait à son retour les autres hommes comme absolument vains (III, p. 162).
En outre, comme Jankélévitch le montre, pour qu’il y ait aventure, il faut qu’il y ait à la fois du jeu et du sérieux, c’est-à-dire qu’il faut que le sujet soit à la fois dedans et dehors. De ce point de vue, il est clair que l’événement qui constitue l’aventure est bien relatif au sentiment du sujet s’il est vrai que le jeu est fondamentalement un engagement du sujet. Cette dimension du jeu, c’est-à-dire ce détachement vis-à-vis des intérêts prosaïques, Homère la montre à propos de son héros dans la mesure où il cherche à connaître pour connaître. Dans l’épisode des Lotophages, c’est lui qui envoie ces hommes pour qu’il puisse savoir « quels étaient les mangeurs de pain qui vivaient là » (chant IX, v. 89). Ainsi, c’est lui qui veut savoir et non ses hommes. L’événement n’a donc le sens d’une aventure que pour Ulysse. C’est ainsi qu’on peut dire avec Charlie Marlow, le narrateur, que l’esprit d’aventure habite le jeune russe qui admire Kurtz (III, p. 135-136). Réduit au minimum matériel, il a suivi Kurtz pour ce qu’il lui montrait de fascinant, pour ses propos, pour un enseignement et dans un désintéressement certain.

Cependant, que l’aventure soit à la fois subjective et relative ne peut conduire à la considérer comme dépendant absolument du sentiment du sujet car encore faut-il que l’événement présente des caractères qui n’en font pas le comble de la banalité. Or, comment doit-être l’événement pour que l’aventure soit possible ?


En effet, on ne peut pas qualifier n’importe quel événement comme étant une aventure. Pour qu’il y ait aventure, il faut non seulement que l’événement soit choisi dans une de ses dimensions, qu’il y ait une proportion de jeu et de sérieux, mais également qu’il comporte une part de danger ou tout au moins de remise en cause de la vie d’un sujet. En ce sens, un événement certes n’aura pas la même place dans la vie d’un sujet et dans celui d’un autre, mais il ne sera aventure que s’il remet d’une certaine façon sa vie en jeu. Lorsqu’il distingue l’aventurier de l’aventureux en considérant que le premier est une sorte de professionnel des aventures, il est clair que Jankélévitch ne le confond pas avec l’homme qui ne vit aucune aventure (cf. p. 85-87). Il est clair qu’il y a une certaine objectivité de l’événement qu’on range sous le concept d’aventure. On le voit dans l’émotion que suscitent les aventures. On peut prendre comme étant son modèle le moment où Ulysse entend l’aède Démodocos raconté sa querelle avec Achille (chant VIII, v. 75) ou, à sa demande, l’épisode de la guerre de Troie (chant VIII, v. 492-498). Hannah Arendt (1906-1975), dans La crise de la culture (1968), a pu dire que c’était la naissance poétique de l’histoire dans la culture occidentale. Il est clair que dans ce dernier cas, cette émotion provient de la nature même de l’événement, cette ruse fameuse qui a permis la conquête de Troie. On aura du mal à considérer que le fait de prendre un repas soit une aventure dans le même sens. De même, il y a bien aventure dans la remontée du fleuve pour Marlow, mais également pour tout son équipage. La rencontre tendue avec les membres de la tribu sur lesquels Kurtz exerçait sa fascinante domination présente un danger certain pour tous, quelle que soit alors leur subjectivité (III, p. 155 et sq.).
En outre, l’aventure implique une attitude d’exaltation qui fait du futur un enjeu, ce qui n’est pas possible avec n’importe quel événement. Il faut du risque ou encore il faut une passion susceptible de bouleverser l’existence comme l’amour. Jankélévitch prend en ce sens l’exemple d’un fonctionnaire qui tous les jours suit le même chemin et qui un jour suit une femme avec qui il va avoir une aventure (p. 275 et sq.). On le voit a contrario avec Ulysse dont on peut nier qu’il vive une véritable aventure en écoutant le chant des sirènes (chant XII, v. 158-200). En effet, comme l’a fait remarquer Blanchot (1907-2003) dansLe livre à venir (1959), Ulysse en réalité ne risque rien puisqu’il s’est fait attacher au mat de son navire. À l’inverse, on voit bien que Marlow qui s’enfonce dans la brousse sur le vapeur avec le directeur et les autres pèlerins et des cannibales, qui sent le danger qui survient sous la forme d’une attaque qui fait un mort, le timonier, vit bien une aventure ou pourrait-on dire dans une autre traduction une expérience (I, p. 48 : « une des aventures indécises de Marlow » traduit “one of Marlow’s inconclusive experiences”).


En un mot, le jugement de Sylvain Venayre, « Le même événement peut être, ou non, ressenti comme « aventure » » nous a amené à soulever le problème de savoir si n’importe quel événement peut être considéré par un sujet comme une aventure sur la base de son sentiment ou bien s’il y a quelque objectivité dans le fait de qualifier un événement d’aventure. Il nous est apparu dans un premier temps qu’effectivement la subjectivité de l’événement qu’on qualifie d’aventure qui implique un engagement du sujet puis dans un second temps, sa relativité qui donne un sens à l’idée que le sentiment fait de l’événement une aventure ou non par le rôle que joue l’aventure dans le tout de la vie. Mais il n’en reste pas moins vrai que n’importe quel événement ne peut faire aventure. Encore faut-il qu’il puisse engager le sujet, qu’il lui fasse prendre un risque ou au moins le remette en cause. C’est là la dimension irréductiblement objective de l’aventure.