L'aventure - L’incertitude est l’essence même de l’aventure amoureuse

      On dit bien de certains hommes qu’ils ont eu des aventures entendant par-là qu’ils ont eu des aventures amoureuses. Comment la comprendre ?
Oscar Wilde a pu écrire à ce propos que « L’incertitude est l’essence même de l’aventure amoureuse. » (cf.Aphorismes, 1904 posthume).
L’écrivain anglais veut dire que ce qui caractérise l’aventure amoureuse, ce sans quoi elle ne serait pas ce qu’elle est, c’est l’incertitude. Et il est clair que l’aventure amoureuse n’est pas l’amour tel qu’il s’achève dans la routine du mariage.
Or, cette incertitude, se situe-t-elle dans le processus même de l’aventure ou bien dans son résultat ? Dans les deux cas, il semble que l’aphorisme d’Oscar Wilde soit trop large puisque toute aventure semble parcourue par l’incertitude. Mais la vie elle-même la plus ordinaire n’est pas sans incertitude de sorte qu’elle ne paraît pas l’essence de la seule aventure amoureuse.
Dès lors, est-il possible d’affirmer que l’incertitude est l’essence de l’aventure amoureuse ?
En nous appuyant sur le premier chapitre de L’Aventure, l’Ennui, le Sérieux de Vladimir Jankélévitch, Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad et de l’Odyssée d’Homère, nous verrons donc en quoi l’incertitude peut se présenter comme l’essence de l’aventure amoureuse, puis que l’amour de l’aventure amoureuse en constituant un élément essentiel, l’incertitude est un caractère accidentel et enfin que l’incertitude joue bien un rôle important, mais non celui de l’essence tout entière.

Que l’incertitude constitue l’essence même de l’aventure amoureuse se montre lorsqu’on la compare à l’aventure par excellence selon Jankélévitch : l’aventure mortelle. C’est que la mort fait l’aventure (p.143). C’est bien la mort qui introduit l’incertitude en ce sens que nous ne savons pas quand nous mourrons et l’aventure mortelle implique le risque de la mort. Mais dans l’aventure amoureuse, la mort, quoique toujours possible, n’est pas d’abord en jeu. Par contre, dans la possibilité de son commencement, dans la rencontre déjà, on trouve l’incertitude. C’est le sourire d’une femme qui déroute le fonctionnaire qui suit son trajet habituel selon Jankélévitch. Et on la trouve également dans son déroulement ainsi que dans sa fin. Ainsi Ulysse veut-il rentrer pour retrouver son pays et sa femme qu’il préfère à la nymphe Calypso (chant I, v.48-60) malgré la promesse d’immortalité (chant V, v.145-146). Or, après quelques vingt ans, il est bien dans l’incertitude, concernant ce qu’est devenue sa femme, sa fidélité, etc. L’amour d’Ulysse devient aventure amoureuse par l’incertitude qui la caractérise. De même, la Promise de Kurtz, lorsqu’elle interroge Marlow, malgré la mort qui la sépare dorénavant de son fiancé, est toujours dans l’incertitude (III, p.167 et sq.). Aussi demande-t-elle inquiète quels furent ses derniers mots. Elle paraît maintenir ainsi le caractère de l’aventure amoureuse par sa recherche de ce qu’a été son fiancé. Or, ne faut-il pas justement distinguer l’amour de l’aventure amoureuse ?
Jankélévitch considère le mariage comme la fin de l’aventure amoureuse (p.281-283) car, il manque alors le jeu propre à toute aventure. Mais surtout, le mariage en installant l’idée de quelque chose de définitif, prive l’aventure amoureuse de cette incertitude qui lui donne son caractère propre. Incertitude qui tient à la fois de la dimension inconnue pour le sujet de ce qui va advenir, mais de l’inconnu qui provient de l’autre sujet. En effet, deux libertés se manifestent ainsi dans leur choix possible. Ainsi voit-on cette incertitude dans les aventures amoureuses d’Ulysse, soit avec Circé (cf. chant IX, v.333 et sq.), soit avec Calypso. Quoique déesses, elles ne peuvent retenir le héros qui met ainsi fin à l’aventure à chaque fois. Ainsi refuse-t-il l’immortalité que lui promet Calypso. L’incertitude constitutive de l’aventure vient donc du fait que le risque n’est pas seulement dans les choses comme une expédition, mais dans les actions et réactions de l’autre. De même, la belle indigène que Kurtz semble avoir plus particulièrement séduit, comme le montre la scène de ménage qu’elle lui fait pour les tissus pris par le Russe (III, p.146), se retrouve dans l’incertitude dans la mesure où Kurtz accepte de repartir avec le Directeur venu le chercher avec Charlie Marlow. Le caractère de l’aventure se manifeste d’ailleurs une fois celle-ci finie.

Toutefois, l’aventure amoureuse, si l’incertitude semble en être l’essence selon le mot d’Oscar Wilde, partage ce caractère avec bien d’autres modes de vie. Dès lors, ne doit-on pas penser que l’incertitude ne fait pas son essence, mais est bien plutôt un caractère quelque peu secondaire ou plutôt accidentel ?


Dans l’aventure amoureuse, il y a l’amour dont Jankélévitch dit, à juste titre, qu’il bouleverse la vie (p.229). Aussi l’incertitude n’apparaît-elle que dans les formes inférieures où il s’agit seulement de collectionner les femmes (p.225). C’est le cas de Dom Juan que Jankélévitch prend comme exemple. L’Ulysse de la séduction passe de femme en femme à tel point que la répétition en devient même mécanique (cf. p.257). C’est aussi le cas de la femme indigène qui paraît l’amante de Kurtz. En effet, à aucun moment il ne semble se préoccuper d’elle au moment où l’expédition guidée par Marlow vient le chercher (III). Elle, au contraire, suit le bateau où il s’en va, prête à intervenir jusqu’au dernier moment. On voit bien également la différence entre Calypso et Pénélope pour Ulysse. La première, malgré son statut quasi divin, amoureuse du héros, ne le trouve que pleurant sur son sort, lui qui veut retrouver sa femme après presque vingt ans de séparation et surtout l’absence de nouvelles depuis bien longtemps.La déesse n’est qu’un moment passager. Il n’y a d’incertitude que pour elle. L’incertitude n’est pas l’essence de l’aventure amoureuse, mais un caractère accidentel, c’est-à-dire qui ne lui est pas nécessaire pour être.
On le voit aussi dans le fait que l’aventure amoureuse, lorsqu’elle n’est pas celle des formes inférieures, est la chose la plus sérieuse dans la mesure où elle est susceptible de toucher en profondeur la vie. Elle est à la fois comme le remarque Jankélévitch une enclave dans la vie (p.227) et ce qui la bouleverse. Enclave dans la vie, elle conduit à rompre avec le quotidien. Là encore, l’incertitude est seconde par rapport à cette rupture. La déesse Calypso, quoique contrainte, est bien bouleversée par Ulysse qui fait parenthèse dans son immortalité (chant V). De même, on comprend que Kurtz a bouleversé Marlow dont la Promise lui fait remarquer qu’il l’aimait (III, p.169). Certes, on ne peut parler alors d’aventure amoureuse dans la mesure où il ne peut en être question dans l’Angleterre victorienne qui condamna Oscar Wilde un peu avant la publication d’Au cœur des ténèbres à deux ans de travaux forcés pour homosexualité (1895). Il n’en reste pas moins vrai que Kurtz a bouleversé la vie de Marlow, ce qui apparente cette rencontre à une aventure amoureuse.

Néanmoins, l’amour, dans la mesure où il bouleverse la vie, enlève la dimension de l’aventure. Et pour qu’il y ait aventure, l’incertitude apparaît bien présente. Or, cette incertitude est-elle bien l’essence de l’aventure amoureuse comme l’affirme Oscar Wilde ou bien n’est-elle qu’un caractère secondaire ?


Il y a bien toujours une incertitude dans l’aventure amoureuse pour qu’elle soit aventure et non amour. Mais cette incertitude, qui appartient bien plutôt à l’aventure en général et non à l’aventure amoureuse, ne fait donc pas l’essence de cette dernière malgré sa présence constante. En effet, l’aventure est incertaine dans la mesure où elle implique que le sujet prenne des risques. L’aventure amoureuse fait parenthèse (p.269) non seulement dans la vie comme le soutient Jankélévitch sur les brisées de Georg Simmel (1858-1918), mais surtout, elle fait parenthèse dans l’aventure elle-même. C’est ainsi que l’aventure amoureuse de Kurtz avec l’indigène est tout à fait secondaire par rapport à son aventure coloniale marquée par l’imposition d’un ordre de terreur afin d’exploiter économiquement l’ivoire (II, p.122-127). Et c’est l’incertitude de l’aventure qui teint en quelque sorte l’aventure amoureuse. On comprend que Jankélévitch ait pu soutenir que l’aventure amoureuse est nécessairement au pluriel. C’est que l’aventure avec une seule femme finit dans le mariage et perd alors le caractère de l’aventure. La pluralité des aventures nécessaires pour qu’il y ait aventure a pour effet l’incertitude : l’aventure doit s’achever pour qu’une autre commence. On comprend que cette pluralité propre à l’aventure amoureuse se retrouve chez l’aventurier par excellence, Ulysse, qui multiplie les aventures parmi lesquels les aventures amoureuses réussies avec les déesses ou esquissées comme avec Nausicaa (cf. chant VIII, v.457 et sq.). Dès lors, l’incertitude qui frappe son retour toujours menacé malgré l’arrêt des Dieux pour qu’il rentre, paraît également un caractère dérivé.
Et surtout, si cette incertitude est toujours présente, elle n’est pas l’essence de l’aventure amoureuse qui réside plutôt dans son enclavement. C’est en ce sens que les relations entre Ulysse et Circé et Calypso – confondues dans le film Ulysse (1954) de Mario Camerini (1895-1981) avec Kirk Douglas dans le rôle du héros grec – appartiennent bien à l’aventure amoureuse là où la relation avec Pénélope ne l’est pas quant au fond. Disons que Pénélope est bien plutôt le terme de l’aventure de l’Ulysse d’Homère qui doit néanmoins repartir. Aussi l’opposition avec l’Ulysse moderne de Dante (1265-1321) n’est-elle pas si importante que Jankélévitch le prétend (p.195). Le poète italien a repris et développé dans La Divine Comédie(Enfer, chant XXVI) un thème que lui fournissait le poème homérique. De même, si Kurtz a bien une aventure avec la belle indigène, il n’en est pas de même en droit avec sa Promise pour laquelle il se destinait au mariage. Si en fait, elle appartient aussi à l’aventure, c’est que son destin après coup a conduit à ce que sa relation avec elle soit une enclave dans sa vie. C’est donc ce caractère d’enclave propre à l’aventure et donc à l’aventure amoureuse qui conduit à l’incertitude et non l’inverse.

Disons pour finir que le problème était de savoir si l’incertitude constitue l’essence de l’aventure amoureuse. Elle le paraît lorsqu’on la distingue de l’amour, mais en réalité, elle paraît tout aussi bien accidentel et propre à ses formes les plus superficielles. C’est que l’incertitude, quoi qu’elle soit un caractère toujours présent à des degrés divers, est un caractère secondaire de l’aventure amoureuse dont le fond est d’être une enclave dans la vie qui est susceptible de la bouleverser.