L'aventure - L’aventure est une découverte passionnée de l’inconnu

      
      On imagine mal une aventure qui se cantonnerait à la répétition, voire à l’habitude. On conçoit l’aventure comme ce qui sort de l’ordinaire. Mais pourquoi chercher l’aventure ?
Milan Kundera a pu écrire en ce sens que l’aventure est « une découverte passionnée de l’inconnu » dans son roman L’ignorance (2003).
Comprenons que ce qui ferait l’essence de l’aventure selon le romancier, ce n’est pas simplement d’être un moment singulier dans la vie, ce n’est pas simplement la recherche de l’inconnu qui est bien plutôt l’apanage du savant, voire de l’aventurier animé par le seul intérêt. C’est une découverte qui certes présuppose une recherche, mais une découverte tout entière animée par la passion. Et ce que découvre ainsi l’aventurier dans l’aventure : c’est l’inconnu.
En définissant ainsi l’aventure, Kundera semble en donner une acception trop étroite ou trop large. Trop étroite car on reconnaît des aventures dans des tranches de vie sans inconnu à proprement parler. Trop large car la découverte passionnée de l’inconnu paraît tout à fait concevable sans la moindre trace d’aventure entendue comme un moment de vie qui tranche sur la vie ordinaire.
Dès lors, on peut se demander en quoi peut-t-on dire avec Kundera dans L’ignorance que l’aventure est « une découverte passionnée de l’inconnu » ?
En nous référant essentiellement au premier chapitre deL’aventure, l’ennui, le sérieux de Jankélévitch, Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad et à l’Odyssée d’Homère, nous verrons en quoi on peut penser que l’aventure est bien « une découverte passionnée de l’inconnu », puis en quoi elle se situe plutôt dans le récit qui l’organise plutôt que dans la recherche de l’inconnu avant de voir que c’est la mort l’inconnu de l’aventure mais que la passion est bien plutôt celle d’une vie qui lui résiste.


Dans la mesure où l’aventure tranche avec la vie quotidienne comme Jankélévitch le soutient après « La philosophie de l’aventure » (in Mélanges de philosophie relativiste, 1911) de Simmel, il est clair qu’elle aura pour objet l’inconnu. Et comme elle implique généralement une décision du sujet qui veut vivre l’aventure, alors cela a un sens de penser avec Kundera qu’elle est « une découverte passionnée de l’inconnu ». C’est d’ailleurs ce qui caractérise l’aventure moderne selon Jankélévitch. Elle est en droite ligne et se dirige « vers une terre inconnue » (p.197) ou encore « L’aventure moderne, c’est le départ sans le retour » (p.197). Aussi caractérise-t-il l’Ulysse moderne de casanier qui n’est « aventurier que par force » (p.191). On comprend que Jankélévitch puisse soutenir que le futur est analogue à un mystère, mélange de certitude et d’incertitude : une forme donc d’inconnu (p.97). Pourtant, même l’Ulysse de Homère dont l’objet semble de rentrer chez lui n’hésite pas à chercher à savoir ce qu’il ne connaît pas, ce qui signifie proprement découvrir. On le voit au début de l’aventure chez les Cyclopes où il décide d’aller à la rencontre des Cyclopes pour apprendre à les connaître. Sont-ils sauvages ou civilisés ? Telle est sa question (chant IX, v.173-175). De même, le jeune russe que découvre Marlow chez Kurz représente bien l’esprit d’aventure (p.133 ou p.155) dans la mesure où il ne cherche qu’à aller de l’avant. Or, en quoi la découverte de l’inconnu est-elle véritablement passionnée ?
Pour qu’il y ait passion, il faut plus et mieux qu’un simple désir. Il faut une ambivalence dans le désir. C’est ce que Jankélévitch permet de penser. Aussi lie-t-il l’aventure à la tentation qui, comme le tabou, implique désir et horreur. C’est que l’aventure que recherche l’aventureux, il la veut et ne la veut pas en même temps. C’est ce qui fait qu’elle est passion (p.105-115). Comme dans le même temps, elle vise l’inconnu, il apparaît donc bien que l’aventure en ce sens se conçoit comme une découverte passionnée de l’inconnu. C’est bien cette horreur qui est le dernier mot de Kurz (p.159 ou 176). Mais comme il l’a cherchée, il a été aussi attiré par elle. Cette passion de la découverte de l’inconnu, on la trouve tout aussi bien chez Ulysse qui se détourne lui-même du retour pour découvrir ce qu’il ne connaît pas. C’est le cas lorsqu’il débarque avec ses hommes chez les Lotophages. Il envoie deux de ses hommes savoir « quels étaient les mangeurs de pain qui vivaient là » (chant IX, v.89), autrement dit, quels hommes vivaient dans cette île alors qu’il aurait pu repartir immédiatement.
Cependant, lorsque le sujet vit ce qu’on nomme couramment une aventure, il est fixé sur ce qui se produit immédiatement, voire dans un futur proche, mais nullement dans ce tout qu’est l’aventure. Aussi, l’aventure n’est-elle pas plutôt dans le récit ? L’inconnu qu’elle semble viser n’est-il pas une sorte de mirage pour donner au récit une force d’émerveillement ? Est-il même nécessaire ?

Celui qui vit l’aventure ne voit pas les différents éléments qui la composent. Sans aller jusqu’à nier comme Antoine Roquentin, le personnage de La Nausée (1938) de Sartre (1905-1980), la possibilité de vivre l’aventure, toujours est-il que l’aventure complète n’apparaît que dans le récit car pendant l’aventure, le sujet ne sait pas ce qui va advenir. L’inconnu est bien plutôt ce qui le déroute, ce qui le menace et qu’il est prêt à maudire comme cet alpiniste dont parle Jankélévitch qui aimerait ne pas être dans la tempête (p.133). Si c’était la découverte passionnée de l’inconnu qui le motivait, il bénirait la tempête qui lui permet de vivre une situation inconnue. C’est encore plus le cas des aventures qui adviennent au sujet et qui sont absolument contraires à ce qu’il cherchait. Lorsqu’Ulysse et ses compagnons sont assaillis par les Lestrygons, géants cannibales, ils ne s’y attendaient pas. Leur fuite est bien une aventure mais pour le récit qu’en fait après coup Ulysse à la cour du roi des Phéaciens. Sur le moment, il vit chaque instant dans une certaine autonomie. Et surtout, il n’y a là nulle passion de la découverte (Odyssée, chant X, v.80-134). On en dira autant du moment où l’expédition qui est allée chercher Kurz est attaquée (p.116 et sq. ou 139). Certes, les assaillants sont inconnus. Mais il est clair que le vécu des protagonistes n’est nullement celui d’une passionnée découverte de l’inconnue puisqu’au contraire, chacun ne souhaite que l’arrêt. Le récit qui donne sens aux faits présentera après coup l’épisode comme un moment de l’aventure globale qui avait Kurz comme quête au moins apparente. Mais l’aventure étant voulue, comment lui assigner une dimension involontaire ? Ne faut-il pas la référer à une quête passionnée ?
En fait, le caractère involontaire de l’aventure peut se trouver au cœur de celle qui est voulue. Ainsi, lorsqu’Ulysse et ses compagnons pillent les Cicones de Thrace de la ville d’Ismaros, tuant les hommes et emmenant les femmes, finalement, parce que les compagnons d’Ulysse ne l’écoutent pas lorsqu’il propose de partir, ceux de l’intérieur, prévenus par les Cicones pillés, attaquent les bateaux et infligent des pertes aux troupes d’Ulysse. Nul inconnu ici. Rien que la guerre ordinaire. Quand Ulysse pleure au récit de ses propres aventures racontées par Démodocos au chant VIII : par définition, il les connaît. En outre, il est le narrateur de la plupart de ses aventures. La passion est celle du récit et non de l’inconnu ou plutôt d’un jeu avec l’inconnu. Nulle autre passion que la passion ordinaire de l’aventurier. Et Jankélévitch montre bien qu’on vit des aventures pour les raconter (p.177) : telles sont les aventures qu’il qualifie d’esthétiques en tant qu’elles sont vécues à la première personne. Une telle aventure peut être au futur antérieur explique-t-il lorsque l’aventureux ou l’aventurier anticipe sur l’issue de l’aventure qu’il prévoit de relater. Aussi, ce qui caractérise aux yeux du narrateur anonyme du Cœur des ténèbres les aventures de Marlow, c’est qu’elles sont « indécises » (p.48 ou 83). Et elles le sont dans la façon même dont il les raconte puisqu’il ne place pas le sens dans le récit lui-même mais dans une lumière extérieure (p.44 ou 81). C’est la raison pour laquelle l’aventure qu’il raconte concerne surtout le personnage mystérieux, Kurz, dont il se met en quête et qui restera en partie un mystère.
Toutefois, réduire l’aventure au récit qu’on peut en faire en considérant que l’inconnu est finalement négligeable, contrairement donc à la pensée de Kundera, ne fait pas sa part à l’intérêt qu’elle suscite et qui engage des actions bien réelles. Autrement dit, le récit lui-même ne produirait aucun effet s’il n’éveillait pas chez l’auditeur une émotion correspondant à ce qui est vécu. Dès lors, ce qui est à la fois connu et inconnu et qui peut susciter cette passion qui accompagne l’aventure, n’est-ce pas la mort ?

Jankélévitch le remarquait : c’est la mort qui explique que la condition humaine rende possible l’aventure. Or, la mort n’est pas absolument inconnue. Au contraire, elle est connue avec certitude même si elle est impossible à expérimenter. Chacun sait sa mort. Et dans le même temps, c’est la date de la mort qui demeure inconnue. En se confrontant à la mort, l’aventureux selon Jankélévitch est conduit à éprouver passionnément ce qu’est vivre pour un humain (p.289-291). Ce qui fascine dans le personnage de Kurz, y compris Marlow, c’est qu’il pousse l’aventure coloniale jusqu’à l’extrême de la mort. Les têtes qu’il met autour de sa maison en sont l’ornementation. Et son mot d’ordre : exterminez-les tous ! montre cette relation à la mort. De même, lorsqu’il veut écouter le chant des Sirènes, Ulysse se confronte avec la mort puisqu’il sait que leur chant est mortel (chant XII, v.158-200). C’est cette tentation qui caractérise prioritairement l’aventure dans la mesure où elle est recherchée. Pourtant, certaines aventures, notamment celles qu’on peut qualifier d’esthétiques ne paraissent pas avoir pour fin la mort.
Or, il est clair que même l’aventure racontée prend une tournure d’aventure si et seulement s’il va de la mort possible de l’aventurier. C’est parce qu’il risquait la mort que la vie de l’aventurier peut intéresser et émouvoir l’auditeur de l’aventure. Et ceci, même s’il est le protagoniste. C’est en effet Ulysse qui demande à Démodocos de lui relater l’histoire du cheval de Troie (chant VIII, v.492-498). Et lorsque l’aède s’acquitte de sa tâche, il pleure. Et le poète de comparer sa façon de pleurer à celle d’une femme qui a perdu son époux à la guerre et qui est finalement tuée ou emmenée comme esclave. N’est-ce pas sa possible mort qui arrache des larmes à Ulysse ? Même s’il semble quelque peu dégrader l’aventure esthétique en lui assignant le beau et non la mort comme objet, Jankélévitch dans les exemples qu’ils donnent, conserve l’idée d’une présence de la mort. L’alpiniste ou l’explorateur qui part à l’aventure pour la raconter rompt non seulement avec la vie quotidienne mais surtout avec sa sécurité au moins apparente. Et le récit de Marlow s’ouvre bien sur la mort. En effet, lorsqu’il relate son entretien pour être embauché sur le navire qui va remonter un fleuve qui n’est pas nommé en Afrique, il note à propos des deux femmes qui tricotent de la laine noire : « Souvent une fois là-bas j’ai pensé à ces deux, gardant la porte des Ténèbres, tricotant leur laine noire comme pour un chaud catafalque, l’une introduisant sans cesse à l’inconnu, l’autre examinant les visages niaisement réjouis de son vieux regard indifférent. » (p.55 ou 89). On comprend qu’il s’agit en quelque sorte d’une image des Parques antiques qui filent la destinée mais en même temps qui sont comme au seuil des Enfers. Bref, l’inconnu à laquelle l’une introduit peut être pensé comme la mort dans la dimension fondamentale qui est la sienne : un mystère dont l’expérience est impossible tout en étant certain quant au fait qu’elle va advenir. Mort qu’on frôle pour mieux sentir la vie.


Disons pour finir que le problème était de savoir en quoi il est possible de penser avec Kundera que l’aventure est « une découverte passionnée de l’inconnu ». Si elle paraît telle, c’est parce que l’aventurier s’embarque bien pour l’inconnu ou plutôt l’aventureux qui cherche l’aventure pour elle-même et qui est donc passionné, c’est-à-dire tenté par l’inconnu que recèle l’aventure. Pourtant, elle intéresse non moins le récit qui la transforme en émotion relative à ce qu’on connaît. Et l’aventure pouvant être involontaire, il paraît impossible de la ramener à une passion. Cependant, si on précise que l’inconnu ou le mystère qu’elle vise, volontaire ou non, est la mort, certaine mais dont l’expérience est impossible, alors, on peut accorder un sens au propos de Kundera, en voyant dans toute aventure une façon pour la vie de mieux se sentir en se confrontant à son autre.